Elon Musk parie sur l’espace pour redéfinir l’avenir de l’intelligence artificielle. Face à la saturation des centres de données terrestres, le fondateur de SpaceX propose une alternative audacieuse : déplacer la puissance informatique vers l’orbite.
Vers des centres de données au-dessus des nuages
SpaceX prépare le lancement d’une nouvelle génération de satellites de calcul qui serviraient de centres de données IA en orbite. Cette stratégie s’inscrit dans une vision à long terme : faire de l’espace un levier pour répondre à la demande explosive en énergie et en puissance de calcul liée à l’intelligence artificielle.
Musk considère que les centres de données terrestres deviendront bientôt politiquement indésirables et techniquement inefficaces. L’augmentation exponentielle de la consommation électrique, couplée à des infrastructures vieillissantes, expose déjà les réseaux à des tensions critiques.
Un centre de données IA moyen consomme autant d’électricité qu’une ville de 100 000 habitants par an. Pour répondre à la demande, le secteur devrait investir plus de 500 milliards de dollars en 2024 uniquement, sans avancer sur la question fondamentale de la durabilité énergétique.
L’espace, nouvelle frontière énergétique
En misant sur l’orbite, SpaceX exploite deux avantages structurants : une exposition solaire constante et le vide spatial. En plaçant les satellites dans une orbite haute et continue en lumière, ils bénéficient d’un accès permanent à l’énergie solaire — sans interruption nocturne, nuages ou variations saisonnières. L’absence d’atmosphère permet en outre un refroidissement passif efficace, évacuant la chaleur directement par rayonnement.
Cette approche contourne les limitations terrestres, où la climatisation des serveurs représente une charge énergétique additionnelle majeure. Dans l’espace, la chaleur fuirait naturellement vers le vide, réduisant les besoins en infrastructure de refroidissement mécanique.
Starship, fer de lance technologique
La pierre angulaire de cette transformation repose sur Starship, le lanceur lourd le plus puissant jamais construit. Conçu par SpaceX pour transporter des charges utiles extrêmement volumineuses, il permettra de déployer des satellites lourdement équipés en stockage, calcul et réfrigération.
Les fusées conventionnelles ne peuvent embarquer les lourds systèmes de dissipation thermique que requièrent les puces IA de dernière génération. Starship, lui, prévoit d’embarquer de massifs radiateurs déployables capables d’évacuer la chaleur directement dans le vide spatial. Ces satellites évolueront vers de véritables supercalculateurs en orbite, bien au-delà du rôle de relais Internet tenu par les satellites Starlink actuels.
Des connexions laser à la vitesse de la lumière
Autre innovation clé, la communication entre ces centres de données orbitaux s’effectuera non pas par radiofréquence, mais via des faisceaux laser. Cette technologie exploitera l’absence d’air pour transférer les données à très haute vitesse et à faible latence, sans dépendre des câbles terrestres ou des ondes radio, congestionnés et vulnérables.
Ces connexions inter-satellites formeront une infrastructure informatique fluide, évolutive et indépendante des politiques nationales ou des coupures de réseau. Une vision à la croisée de l’aéronautique, de l’optique et du traitement de données.
Une course mondiale déjà engagée
SpaceX n’est pas seule sur sa trajectoire. En 2025, Google a officialisé Project Suncatcher, un plan visant à déployer des satellites équipés de puces IA personnalisées dès 2027. L’entreprise a déjà testé des racks prototypes conçus pour fonctionner en microgravité et signé un partenariat stratégique avec Planet Labs pour la logistique orbitale.
Blue Origin, le rival spatial fondé par Jeff Bezos, développe également une équipe dédiée à cette technologie. En parallèle, la startup texane Starcloud et LoneStar Data Holdings ont annoncé leurs propres architectures expérimentales en orbite basse et même lunaire. LoneStar a déjà effectué une mission de test sur la Lune, réussissant à exécuter et récupérer des modèles d’IA depuis la surface sélène.
Des défis techniques de taille
Cependant, les promesses sont à la hauteur des défis. Une mise à jour matérielle sur Terre nécessite quelques heures. Dans l’espace, la maintenance implique des solutions logistiques complexes. Sans percée en robotique de réparation, chaque satellite défectueux devra être remplacé intégralement — une solution peu viable, tant sur le plan écologique qu’économique.
Selon Josep Jornet, professeur à l’Université Northeastern, « nous n’aurons probablement pas de centre de données opérationnel en orbite dans les deux prochaines années, mais des éléments fondamentaux commenceront à être testés bientôt. »
Un tournant stratégique pour SpaceX
Ce projet s’inscrit dans un contexte de transformation pour SpaceX. Une introduction en bourse prévue en 2026 pourrait redéfinir le secteur spatial et attirer les investisseurs au-delà des cercles spécialisés. La valorisation attendue dépasse les 1 500 milliards de dollars, avec une levée de fonds initiale de plus de 25 milliards.
Dans ce cadre, les centres de données spatiaux pourraient représenter un nouveau modèle économique pour l’entreprise, ancrant sa domination dans l’infrastructure numérique de l’avenir, après avoir conquis le transport orbital avec Starship et le haut débit avec Starlink.
Une décennie charnière pour l’informatique planétaire
À plus long terme, cette transition pourrait refondre la conception même des centres de données. Le PDG de Google, Sundar Pichai, a résumé cette évolution : “Nous commencerons par envoyer de petits racks dans des satellites, puis nous augmenterons l’échelle. Dans une décennie, cela nous semblera une façon normale de développer nos centres de calcul.”
Si la vision de Musk aboutit, SpaceX ne sera plus seulement un géant de l’industrie aérospatiale, mais le moteur central d’une infrastructure planétaire où le calcul intensif, libéré des contraintes terrestres, orbitera à la vitesse de la lumière.

