La Chine se prépare à bouleverser l’équilibre de l’espace proche. Fin 2025, plusieurs entités chinoises ont officiellement soumis à l’Union internationale des télécommunications (UIT) des projets de mégaconstellations satellitaires totalisant plus de 200 000 satellites. Un chiffre sans précédent qui pourrait multiplier par plus de 16 le nombre de satellites actuellement en orbite et transformer radicalement l’environnement spatial de la Terre.
Une ambition hors norme pour l’orbite basse
Actuellement, un peu plus de 12 000 satellites sont actifs autour de la Terre, dont environ 9 400 opérés par SpaceX via Starlink. À elle seule, cette constellation représente les deux tiers de la capacité orbitale mondiale. En comparaison, la Chine ne compte qu’environ 300 à 400 satellites opérationnels répartis entre les constellations GW, Qianfan et d’autres initiatives publiques ou privées.
Avec les dépôts récents des constellations CTC-1 et CTC-2, chacune projetant 96 714 satellites, Pékin annonce clairement ses intentions. Ces dépôts, accompagnés d’au moins dix autres constellations proposées, visent à sécuriser les fréquences et positions orbitales dans un contexte de compétition spatiale mondiale croissante.
Course aux orbites : en quête de bande passante céleste
Le calendrier des dépôts, effectué début décembre 2025, précède de peu l’annonce par la Federal Communications Commission (FCC) de l’approbation de 7 500 satellites supplémentaires pour la version Gen2 de Starlink. Avec un objectif total de 50 000 satellites à long terme, SpaceX reste le rival le plus avancé. La Chine, elle, entend le dépasser.
Cette montée en puissance traduit une véritable course géopolitique pour le contrôle de l’orbite basse, qualifiée par certains analystes de « Shadow Starlink ». Elle concerne aussi des acteurs chinois comme China Mobile, China Telecom ou encore l’opérateur Guodian Gaoke. Tous cherchent à profiter d’un spectre orbital limité, dans un contexte où de plus en plus de nations et d’entreprises entrent dans la compétition.
Défis techniques monumentaux et contraintes réglementaires
Déployer 200 000 satellites ne se résume pas à une ambition politique. Cela implique une production manufacturière à haute cadence, des centaines de lancements par an et une gestion fine du trafic spatial. La Chine a déjà montré ses capacités avec le lancement réussi d’une constellation IA de 12 satellites en mai 2025 dans le cadre d’un projet cloud computing orbital de 2 800 satellites.
Mais l’Union internationale des télécommunications impose une règle stricte : les constellations doivent respecter un délai de « mise en service » partielle pour conserver leurs droits. Sans cela, les créneaux orbitaux pourraient être réassignés. Cette contrainte pourrait freiner le rythme chinois, surtout dans un contexte où les capacités de lancement sont déjà fortement sollicitées.
Sécurité orbitale et risques de saturation
La saturation croissante de l’orbite terrestre basse soulève des inquiétudes. SpaceX, confronté à ces défis, prévoit d’abaisser l’orbite de 4 400 satellites Starlink en 2026 de 550 à 480 kilomètres. Cette stratégie vise à faciliter leur désorbitation naturelle grâce à la friction atmosphérique, notamment à l’approche du minimum solaire estimé en 2030.
La Chine appelle de son côté à une coordination internationale accrue. Elle invoque une approche « transparente » et « systémique » du développement spatial pour éviter des incidents en orbite ou la multiplication des débris spatiaux. Les discussions autour de normes mondiales de gestion du trafic orbital deviennent ainsi plus urgentes que jamais.
Vers une saturation sans précédent du ciel
Si la Chine atteint ne serait-ce qu’un tiers de son objectif, le ciel pourrait accueillir en quelques années des dizaines de milliers de nouveaux objets. Une densité sans équivalent dans l’histoire spatiale. Et elle ne serait pas seule : d’autres pays comme l’Inde ou les Émirats arabes unis ont également déposé des projets pour des constellations massives dépassant les 100 000 satellites.
Cette ruée vers l’orbite basse transforme le ciel en un véritable territoire stratégique et disputé, où chaque créneau orbital devient une ressource rare. La capacité à produire vite, lancer en masse et gérer les fréquences radio devient aussi critique que le matériel embarqué.
Un défi global pour un avenir connecté
Pour la Chine, ce nouveau chapitre spatial exprime une volonté de rattraper, voire dépasser l’avance américaine. « Cette initiative témoigne de la détermination et de la capacité de la Chine à mener à bout un déploiement systématique à grande échelle en orbite terrestre basse », souligne Ding Botao de l’Académie des sciences sociales de Shanghai.
Mais la vraie question reste entière : l’espace proche peut-il absorber cet afflux massif de satellites sans compromettre sa stabilité, sa sécurité et son accessibilité future ? Face à cette marée montante, un nouvel équilibre orbital devra sans doute être redéfini. Et rapidement.



